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Éthique de l'élevage

 

« Il est possible que l'éthique soit une science qui a disparu de la surface de la planète. Et alors? Il suffit de la réinventer, c'est tout »  Jorge Luis Borges

 

Avant de se lancer dans l'élevage, il serait intéressant de lire cet article au complet et de le transposer dans notre monde canin.

http://www.agrobiosciences.org/imprime.php3?id_article=1096

 

 

Les Entretiens de la Mission Agrobiosciences

Agriculture et Société. L'ÉLEVAGE : PLAISIR OU SOUFFRANCE EN PARTAGE ?

Par Jocelyne Porcher , chargée de recherche à l'Inra-Sad/Cnam

Propos recueillis par Sylvie Berthier (avec son autorisation)

Quelques extraits de l'article :

"Est-ce du plaisir ou de la souffrance que partagent les hommes et les animaux en élevage ? Dans cet entretien, Jocelyne Porcher, l'une des meilleures spécialistes des relations entre l'homme et l'animal dans les systèmes d'élevage, rappelle que si, historiquement, plaisir et souffrance se sont articulés pour construire le travail en élevage et lui donner du sens, aujourd'hui, pour la majorité des éleveurs et de leurs animaux, la souffrance domine. Mais que l'on ne s'y trompe pas : nous sommes tous collectivement touchés par cette souffrance et nous en sommes collectivement responsables, car l'élevage est un bien commun. Alors comment sauver cette relation entre les hommes et animaux, qui a construit nos sociétés depuis des millénaires ?"

"Comment, au fil de l'histoire de l'élevage et de la société, le travail du paysan et son rapport à l'animal se sont-ils transformés ?

Jusqu'au milieu du XIXème siècle en France, l'élevage est complètement intégré au travail paysan. Les animaux sont d'abord des partenaires du travail, ils font intimement partie du monde mental et affectif des paysans. Animaux et paysans habitent les mêmes maisons, travaillent ensemble et subissent en grande partie une condition partagée face aux dominants de l'époque, aristocrates et bourgeoisie montante".............

"Avec le développement des activités industrielles, les « décideurs » de l'époque prennent conscience que l'agriculture, et plus largement la nature dans son ensemble, recèle des réserves de profits laissés en friche entre les mains des paysans et de quelques agronomes et aristocrates"...................................

 "La zootechnie, qui naît à cette époque, a alors pour mission de faire de l'élevage une activité rentable pour les industriels et pour la nation"......................................

"L'élevage se transforme, dans les représentations sinon encore dans les faits, en « productions animales »...................

"Dans le champ industriel, les rationalités multiples du travail en élevage sont alors réduites à une seule : produire. Produire pour le profit. Si la volonté d'industrialiser l'élevage est ancienne, le processus d'industrialisation a été freiné jusqu'à la seconde guerre mondiale par des limites techniques. C'est notamment la diffusion des antibiotiques et des vitamines de synthèse et la mise en place d'une industrie de l'alimentation animale, qui ont effectivement permis de faire des « productions animales » de façon industrielle, telles qu'elles existent aujourd'hui."..........

Quelles sont les caractéristiques de ces systèmes industriels ?

"les systèmes industriels de productions animales ne visent qu'à générer du profit."................

"Ce qui intéresse les filières industrielles, c'est bien évidemment le monde « solvable ». C'est pourquoi on constate aujourd'hui une tendance à la délocalisation des productions"...................

Parcellisation du travail, instrumentalisation de l'animal… Tout cela nous nous amène aux notions de bien-être et de souffrance, de l'homme et de l'animal…

La question du bien être et de la souffrance au travail est posée d'un point de vue scientifique via celle du « bien-être animal ». Le terme « bien-être animal » est un euphémisme pour désigner la souffrance des animaux dans les systèmes industriels. Avec la mise en œuvre du processus d'industrialisation de l'élevage, nous avons collectivement construit un rapport durable aux animaux domestiques empreint à la fois d'indifférence et de compassion. Ainsi en même temps que la zootechnie émergeait comme science de l'exploitation des machines animales et que les zootechniciens s'efforçaient de réduire la sensibilité des éleveurs, à la même époque, était créée la SPA (1845) et votée la loi Grammont contre la brutalité publique envers les animaux (1850)

De la même façon, dans les années 1980 en France, au moment où les systèmes industriels commencent à témoigner de leur efficacité productive, se développe une forte critique sociale contre ces systèmes. Cette critique émane à la fois de certains scientifiques, vétérinaires, économistes ou sociologues, qui soulignent combien ces systèmes industriels sont à court et à long terme collectivement contre productifs et qu'ils sont facteurs de souffrance pour les animaux et pour les êtres humains, mais cette critique provient aussi de personnes engagées d'un point de vue éthique contre la violence faites aux animaux, comme le prix Nobel de physique (1966) Alfred Kastler qui a cosigné le « Grand massacre », paru en 1981.. .................

 En se concentrant sur l'animal, ou plus précisément sur l'organisme animal et ses capacités d'adaptation au système industriel, les scientifiques ont évacué la question de la condition humaine dans ces systèmes et donc celle du travail. Depuis vingt ans la plupart des scientifiques, en France mais également en Australie, au Canada ou aux États Unis, accumulent des « manips » de laboratoire qui visent de façon plus ou moins claire à s'interroger sur la douleur que ressentent les animaux (le terme souffrance est trop subjectif) - est-ce qu'elle est si insupportable que ça ?".............

"Les questions posées aux animaux par les comportementalistes interrogent des « préférences » qui ne tiennent pas du tout compte du fait que l'animal d'élevage a un monde propre"..............

 "Cette absence de vraie question aux animaux, et donc ce questionnement scientifique complètement tronqué, repose sur le constat d'une primauté de la sauvegarde ou d'une amélioration des systèmes industriels, sans remise en cause de ceux-ci. C'est pourquoi la question des systèmes de production est très peu posée. Il importe avant tout de maintenir en place l'outil industriel"................

Comment l'homme vit-il son travail dans ces systèmes industriels ?...................

 

Plus les élevages s'agrandissent, plus la place de la mort s'accentue… Quelle influence cela a-t-il sur le travail, voire sur l'identité des hommes au travail ?

"C'est un point extrêmement important à la fois du point de vue du travail lui-même et du point de vue de la santé mentale des personnes. On peut s'interroger sur la légitimité et le sens d'un tel type d'élevage générant un métier de la mort plutôt que de la vie"............

En effet, si les animaux sont indéniablement dans un état de souffrance que les scientifiques et la législation tentent d'atténuer sans remettre sur le fond en cause les systèmes de production industriels, que penser de l'état des êtres humains ? Pour répondre à cette question, je voudrais revenir sur le travail et ses rationalités. J'ai dit que le travail dans les systèmes industriels avait été ramené à une seule rationalité : produire. Or, travailler sert effectivement à produire, mais il ne sert pas qu'à cela. Il sert également à se produire et à être ensemble, à créer des liens, avec les animaux tout d'abord, mais également avec les autres, éleveurs, consommateurs ou concitoyens. Comme me l'a dit un éleveur, « les bêtes fédèrent les gens ». Dans les systèmes industriels, le « se produire », c'est-à-dire le rôle identitaire du travail est fortement malmené. Les éleveurs manquent de reconnaissance sociale ; ils sont accusés d'être des pollueurs et de maltraiter les animaux et ils manquent aussi de façon récurrente d'une reconnaissance de base qui est la rémunération. L'être ensemble dans le travail, c'est à dire la fonction relationnelle du travail est également très mal en point. La relation aux animaux est soit réduite à un rapport de pouvoir non stressant recommandé par les techniciens (car le stress nuit à la qualité des viandes) inscrit dans une indifférence glacée vis à vis des animaux, ou au contraire à des tentatives de protection des animaux dans des systèmes intrinsèquement cruels. Quant à la relation avec les autres éleveurs, elle est aussi fortement compromise du fait du climat concurrentiel qui existe entre éleveurs. Sachant que des éleveurs doivent disparaître, selon la loi d'airain de la sélection naturelle économique, chaque éleveur préfère voir disparaître son voisin que lui-même et peut d'ailleurs aider à cette disparition le cas échéant

Quel bilan global peut-on tirer de vos recherches ?

"La souffrance est ce qui est le mieux partagé en systèmes industriels, même si certains éleveurs - ceux qui pour l'instant survivent - peuvent trouver des satisfactions à leur travail, notamment en adhérant à l'idéologie de la compétition ; dans ce cas, ils font leur métier comme des sportifs en étant guidés par le seul souci de la performance".................

"Que cette course soit une course sans arrivée n'est pas pris en compte. Seul compte le résultat à court terme. Pour les éleveurs qui se retrouvent « sur le carreau », la chute est dure. L'angoisse est également grande pour tous ceux qui, plutôt que de participer à cette course sans fin, voudraient changer leur système de production. Trop d'endettements, trop d'investissements et pas d'aide".................

A l'extrême opposé de ce tableau, il existe bien sûr des éleveurs qui ont gardé la maîtrise de leur système de production et peuvent trouver plaisir et reconnaissance dans leur travail. Néanmoins même dans des systèmes peu intensifiés, de nombreux éleveurs regrettent de devoir avoir de plus en plus d'animaux pour pouvoir maintenir leur revenu"...............

Quels sont les enjeux liés à la défense d'autres modèles d'élevage ?

"Si l'on prend un point de vue prospectif, quelle est l'évolution à laquelle nous sommes en train d'assister : développement des systèmes industriels délocalisés et maintien d'un "élevage zoo » visant surtout à l'occupation du territoire ; moins de pollution en France, moins de problème de « bien-être animal » (loin des yeux, loin du cœur).................

Et les consommateurs dans cette affaire ?

"Il paraît donc très important en tant que consommateur et citoyen de prendre conscience que ce sont nos actes d'achat qui construisent l'élevage. Ni les éleveurs endettés, ni les salariés la tête dans le guidon, ni les techniciens qui encadrent les éleveurs et pensent surtout à faire durer leur emploi, ne peuvent à eux seuls transformer les systèmes de production".............

"Pour souligner combien notre responsabilité collective envers l'élevage est importante, je voudrais revenir d'autre part sur le fait que l'élevage, depuis le tout début des processus de domestication, nous permet de vivre et de travailler avec des animaux. C'est aussi grâce aux animaux que nous avons construit nos sociétés et cela depuis dix mille ans. Autrement dit, depuis dix mille ans, les animaux domestiques font partie de nos rapports sociaux. L'élevage a ceci de particulier qu'il rassemble, dans le travail, des sociétés humaines et des sociétés animales"...................

Nous aurions donc une dette envers les animaux ?

Oui, nous avons une dette énorme envers tous ces animaux. Dans les représentations de la majorité des éleveurs, le rapport que nous avons avec les animaux est un rapport de don".............

"dans le cas des systèmes industriels, ce rapport de don est anéanti. Nous arrachons aux animaux tout ce que nous pouvons en tirer sans pitié ni compassion et ne redonnons rien en échange".................

"Nous pouvons aider les éleveurs à respecter leurs animaux en renonçant à l'irresponsabilité. Cette indifférence dans l'achat est bien souvent le fait, non d'une indifférence réelle, mais d'une méconnaissance des systèmes de production".................

 

 

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